Sylvie Lassalle

jeudi, septembre 26 2019

Trois choses que je savais sur Jules

Avant que Jules ne devienne le personnage principal de mon roman, je savais très peu de choses sur lui, et l'une était fausse.

Il était douanier.
Il était tout petit et tout noir de peau.
Quand j'étais jeune, il me paraissait tellement vieux !

Je ne connaissais pas son prénom.

J'avais écrit quelques notes sur lui en 2004 pour un petit feuilleton que je publiais sur mon blog, Le café des platanes. Mais maman m'a-t-elle vraiment dit cela ou l'ai-je inventé ?

Les chambres, au-dessus du Café des Platanes, servaient maintenant d'asile à une population hétéroclite qu'on appelait les réfugiés. Madame ... était une grande femme maigre d'une quarantaine d'années, à l'allure austère, toujours vêtue de noir, qui formait avec son rondouillard petit mari au crâne dégarni et aux lunettes rondes un couple peu assorti.

Écrire un roman, c'est parfois s'éloigner tellement de la réalité qu'on ne sait plus où elle finit et où commence la fiction.

Je n'ai pas de photo de Jules et sans doute n'en aurai-je jamais, alors je fais défiler toutes les images qui m'ont inspirée, le diaporama de ma tête...

Jules.jpg, sept. 2019

Jules : la fiche matricule

Avant même de découvrir le petit François dans la salle des archives, j'ai appris que Jules avait été militaire de carrière pendant quinze ans, en lisant sa fiche matricule, publiée en ligne.
J'en suis tombée à la renverse, parce qu'on m'avait toujours dit qu'il était douanier. Ma perplexité était grande. Pendant assez longtemps, j'ai pensé que je me trompais, que ce Jules-là n'était pas le bon. J'avais davantage de loyauté envers la mémoire de ma mère et de mon oncle Jeannot qu'envers ce que je voyais écrit noir sur blanc.

Finalement, j'ai dû me rendre à la raison. Ce Jules était bien celui que je cherchais. J'ai alors essayé de comprendre son parcours en déchiffrant cette fiche... Le monde militaire m'est inconnu. Chaque abréviation était une énigme. Heureusement, de nombreux sites et forums permettent d'apprendre, de se former à ce monde régi par ses règles et son langage.
Jules avait été affecté au Corps Disciplinaire des Colonies, à partir de 1901. J'ai vite compris que ce n'était pas une affectation glorieuse. Un autre fil narratif du Village des Secrets est venu de là.

Quelques dizaines de gradés surveillaient ces réprouvés reconnaissables à leur uniforme bleu, à leur crâne tondu et à leur visage glabre. On leur interdisait de porter la moustache et on les employait à des besognes de pacification, du Tonkin, au Soudan en leur faisant miroiter la promesse d’une réintégration. Jules leur devait ses galons de sergent. Entassés dans des chambrées insalubres, mal nourris, traités durement, les disciplinaires subissaient un quotidien de brimades. On trouvait parmi eux de pauvres hères que la misère et une succession de malheurs avaient conduits là, mais aussi des caïds tatoués dont les biceps criaient Mort aux vaches tandis que leur bas-ventre promettait un Robinet d’amour. De vraies brutes faisaient régner la terreur et réduisaient en esclavage les plus faibles. Rien n’apaisait leur rage, ni le mitard, ni la crapaudine qui les laissait pieds et poings liés dans le dos, ni les poucettes qui leur enserraient les doigts jusqu’au sang.

Le Village des Secrets, chapitre 21, Entre les murs.

julesmatricule.jpg, sept. 2019

La salle des archives (François, 1)

Hier, j'ai envoyé un exemplaire du Village des secrets aux Archives du Var. J'ai tourné tant de pages de leur site sur mon écran. J'ai pleuré, j'ai ri, j'ai pris des centaines de pages de notes. Et mon roman est né de là.

Au départ, il y a ce petit garçon, François T. qui meurt à l'âge de quatre mois, dans le village des secrets, en 18... Je prends cette information en compte dans la base de données que j'ai créée, car à ce moment-là je recherche Jules. Le petit garçon porte le même nom que lui. Ils sont peut-être parents.
Plus tard, alors que j'ai retrouvé Jules et que je cherche à connaître la date de son mariage, je trouve dans la salle des archives le mariage de François T.
Mais François T. est mort vingt-cinq ans plus tôt.
Qui d'autre que moi le sait en 2015 ?
L'histoire commence ce jour-là. Je décide d'écrire un roman.
En faire tout un roman.

François.jpg, sept. 2019

La salle des archives (François, 2)

Ce petit François, mort à quatre mois, dont quelqu'un a pris l'identité, me pousse à d'autres recherches généalogiques.
C'est un enfant né de père inconnu, en 1868. Sa mère est ménagère. Il a une sœur aînée de dix-sept ans, et un frère de quinze ans. Cette famille m'intrigue. Elle est liée à Jules.
Je poursuis mes recherches. Ce qui en sort, c'est la misère et le malheur des femmes. Prises, abandonnées, utilisées, mortes en couches. Elles vivent dans des villages reculées, elles travaillent dur. Les hommes font la loi. Elles mettent au monde des enfants. Peu survivent. Les enfants qui naissent portent le nom de leurs aînés morts avant eux, en une litanie funèbre.

Je pousse Jules de côté pour leur faire de la place dans mon roman.
Elles deviennent Marguerite, Othilie, Jeanne, Félicité et Bertille.

Ce ne sont pas les arbres généalogiques qui m'intéressent. Certains se vantent de descendre des Carolingiens ou de la branche de Savoie, ce n'est pas mon cas. Mais retrouver la vie de mes ancêtres paysannes ou domestiques est émouvant. Je me sens solidaire de ces femmes. Je mesure ma chance d'être née en 1961 et non en 1829, comme Marie-Dominique, la mère du petit François.

François2.jpg, sept. 2019

mercredi, septembre 25 2019

Angelin, le cousin de Jules

Dans la famille de Jules, où que je tourne le regard, il y a des mystères.
Le mariage de ses parents : sa mère apparaît sous plusieurs identités, seul son prénom demeure. Julie. Son père, au contraire, n'a parfois pas de nom, et on ne trouve que son prénom. François.
En remontant dans les archives du passé, je découvre que François est en enfant illégitime alors que Julie est la dernière fille d'une bonne famille de paysans locaux.
Cela enflamme mon imagination : se pourrait-il que la famille de Julie ait mis des bâtons dans les roues du jeune couple ?

Quoi qu'il en soit, Jules va suivre le parcours de son cousin Ange, que j'appelle Angelin dans mon roman. Cet Ange-là laisse pas mal de traces sur son passage : militaire de carrière, il obtient la Légion d'honneur, et semble très bien se débrouiller. Jules est dans son ombre. Ange est son aîné de cinq ans, Jules semble lui succéder dans ses affectations, en particulier dans ce fameux Corps Disciplinaire des Colonies. Contrairement à Ange, Jules n'y reste pas longtemps. Peut-être a-t-il le cuir moins tanné ? Mais à la fin de leur engagement, le recensement de Toulon m'apprend qu'ils vivent tous dans le même quartier, autour de la place du Colonel Bonnier.
Quand je vais y traîner mes guêtres, en 2017, j'ai l'impression que le passé et le présent ne font qu'un.

blogBonnierdefinitif.jpg, sept. 2019 Place du Colonel Bonnier, Toulon, jeudi 27 juillet 2017

Camille

J'ai eu assez vite l'idée de faire rentrer Jules dans son village pour qu'il s'y marie.
Cela correspond à la réalité, telle que les documents en ligne l'attestent.

C'est un mariage tardif. Lui a plus de quarante ans, elle en a quinze de moins. Leur union vient après la saignée de 14-18. Leur fille aînée naît très vite. Ils veulent fonder une famille, que la vie l'emporte sur la mort.
Je sais pas mal de choses sur son épouse, mais quand j'écris le roman, ce personnage ne fonctionne pas du tout. J'écris, je réécris, je cherche à cerner C. Finalement, je change son prénom. Je l'appelle Camille. C'est un peu mieux, mais les scènes avec elle sont toujours compliquées. Je travaille beaucoup ce personnage.

Quand l'idée d'Anna apparaît, je ne sais pas comment, je me sens libérée. La véritable C. s'éloigne. C'est un soulagement.

C’est en allant bader autour du caveau (...) que j’ai rencontré pour la première et seule fois ma grand-mère C, toute de noir vêtue, auréolée de cheveux blancs. J’ai reconnu mes yeux noirs dans les siens, nous sommes restées plantées dans un face à face éternel de quelques secondes.

Vie Commune, 16 juillet 2006, Le Café des Platanes

Camille.jpg, sept. 2019

Les lieux

Les premières personnes qui ont eu lu le manuscrit m'ont posé des questions sur les lieux.

Où ça se passe exactement ?
Est-ce que Vescaut existe ?
Oh, mais je croyais que ça se passait en ...
J'ai cherché sur une carte et je ne vois pas où ça peut être.
J'ai reconnu les lieux, c'est exactement là où je vais chaque année en vacances...

Mon roman embarque des lieux clandestins.

Pour le reste, ce que je voulais évoquer, c'était un village, mais pas forcément le mien. Dans un village, tout le monde se connaît. Il y a à la fois de la solidarité, des jalousies, des enthousiasmes, une énergie pour faire des activités ensemble. Chasser. Créer des équipes sportives. Un club de théâtre. Une bibliothèque. Mais on sait aussi qui sont vos parents, vos grands-parents, vos alliés et vos ennemis. On se souvient d'où vous venez pendant plusieurs générations.

Il faut quitter son village avant qu'il ne vous étouffe.

Sur mon cahier rouge, pendant que j'écrivais mon roman, j'avais fait le plan de Vescaut. leplandeVescaut.JPG, sept. 2019