Noël dans le Village des secrets

J'ai toujours pensé que la nuit de Noël, il se passe quelque chose de mystérieux, qui unit les gens.
Petite fille, j'attendais l'apparition d'un inconnu qui pousserait la porte comme dans Les Quatre Filles du Docteur March et dirait : "Papa est de retour!"
Cela ne s'est jamais produit et j'en ai gardé une longue tristesse.
Une fois devenue adulte, j'ai pu en parler avec maman et il me reste maintenant un souvenir très doux et très tendre de tous les soirs de Noël que nous avons passés toutes les deux, devant un bon foie gras et une bouteille de champagne. Elle égrenait ses souvenirs avec malice. Les années avaient effacé le chagrin, la perte, il ne restait que l'amour.

Quand j'ai commencé mon roman, j'ai eu envie de laisser une place aux moments que nous avions vécus. Il n'y a sans doute que moi qui reconnais leur écho dans les conversations d'Anna et de ses parents adoptifs. J'ai construit cette nuit de Noël en imaginant que je pouvais soulever le toit de la maison de mes personnages et les regarder vivre, dans le secret de leur cœur, face à eux-mêmes.

Joyeux Noël à vous tous, qui passez ici par hasard ou parce que vous avez aimé lire mon roman. Que la nuit vous soit douce et pleine d'amour, avec les présents et les absents.

Noel village des secrets2.jpg, déc. 2019

Marthe et Lucien avaient toujours fêté Noël avec discrétion. Ils se contentaient de mettre une surprise dans les chaussures d’Anna le 24 au soir. Le travail les retenait tard à la boucherie, ils préparaient des chapons demi-deuil, des pintades lardées ou de simples farces pour les clients qui réveillonnaient. Le 25, ils se levaient à l’aube pour livrer les commandes de midi.
Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Anna avait passé le soir de Noël dans l’espérance, toujours déçue, que sa mère apparaisse. Celle qui l’avait mise au monde restait l’Absente. Où était-elle ? Fêtait-elle Noël en famille, avec un mari et des enfants pour lesquels Anna n’existerait jamais ? Etait-elle seule, dans la misère ? Avait-elle une pensée pour le nourrisson qu’elle avait abandonné ou l’avait-elle rayé de sa mémoire ? Etait-elle seulement encore vivante ? Anna s’étourdissait de questions sans réponse.
Devant ses parents Nounin, elle faisait bonne figure. Ils l’aimaient comme leur propre fille, prenaient soin d’elle, voulaient son bonheur. Elle aurait eu peur de leur faire de la peine en leur parlant d’une inconnue. Elle n’avait pas le droit de se plaindre.

Le Village des secrets, chapitre 19, Prends ce que je te donne.