Jules : la fiche matricule

Avant même de découvrir le petit François dans la salle des archives, j'ai appris que Jules avait été militaire de carrière pendant quinze ans, en lisant sa fiche matricule, publiée en ligne.
J'en suis tombée à la renverse, parce qu'on m'avait toujours dit qu'il était douanier. Ma perplexité était grande. Pendant assez longtemps, j'ai pensé que je me trompais, que ce Jules-là n'était pas le bon. J'avais davantage de loyauté envers la mémoire de ma mère et de mon oncle Jeannot qu'envers ce que je voyais écrit noir sur blanc.

Finalement, j'ai dû me rendre à la raison. Ce Jules était bien celui que je cherchais. J'ai alors essayé de comprendre son parcours en déchiffrant cette fiche... Le monde militaire m'est inconnu. Chaque abréviation était une énigme. Heureusement, de nombreux sites et forums permettent d'apprendre, de se former à ce monde régi par ses règles et son langage.
Jules avait été affecté au Corps Disciplinaire des Colonies, à partir de 1901. J'ai vite compris que ce n'était pas une affectation glorieuse. Un autre fil narratif du Village des Secrets est venu de là.

Quelques dizaines de gradés surveillaient ces réprouvés reconnaissables à leur uniforme bleu, à leur crâne tondu et à leur visage glabre. On leur interdisait de porter la moustache et on les employait à des besognes de pacification, du Tonkin, au Soudan en leur faisant miroiter la promesse d’une réintégration. Jules leur devait ses galons de sergent. Entassés dans des chambrées insalubres, mal nourris, traités durement, les disciplinaires subissaient un quotidien de brimades. On trouvait parmi eux de pauvres hères que la misère et une succession de malheurs avaient conduits là, mais aussi des caïds tatoués dont les biceps criaient Mort aux vaches tandis que leur bas-ventre promettait un Robinet d’amour. De vraies brutes faisaient régner la terreur et réduisaient en esclavage les plus faibles. Rien n’apaisait leur rage, ni le mitard, ni la crapaudine qui les laissait pieds et poings liés dans le dos, ni les poucettes qui leur enserraient les doigts jusqu’au sang.

Le Village des Secrets, chapitre 21, Entre les murs.

julesmatricule.jpg, sept. 2019